
Notes sur « Choreographing Transmission »
Ana Pi
Le 17 octobre 2024 à 19h à New York, j’ai ouvert au public ce qui serait la toute première répétition d’une nouvelle œuvre chorégraphique. Le mot répétition ici m’a amené à allier de manière intentionnelle et extravagante « performance » et « pédagogie », afin d’offrir mystère et mouvement à toutes les personnes présentes ce soir-là, y compris à moi-même, dans ce premier geste pour une nouvelle création.
La répétition peut avoir de multiples intentions selon la langue que nous naviguons. Faire un essai, expérimenter, préciser, le fait de pratiquer ou refaire, ainsi de suite. Le mot répétition a pu au cours des siècles, dans la perspective hégémonique de la production artistique, représenter cet espace-temps de l’individuation absolue du génie. Le sublime moment silencieux où, face à sa plus grande solitude, il dit : eurêka ! Le spectateur reste alors sur un prévisible : wow !
Entre eurêka et wow, il n’y aurait par la suite qu’un immense abysse au lieu d’un dialogue exubérant.
Le contexte de la crise généralisée à laquelle nous sommes confrontées aujourd’hui amène à se poser la question suivante : quelles relations devons-nous rééquilibrer urgemment ?
À des lieues de là, dans une économie-écologie parallèle, sur une autre ligne de temps qui avance et recule simultanément, mon partage artistique s’aligne sur les formalités et les vibrations énoncées depuis la périphérie. Dans l’urgence permanente, les savoirs périphériques contrebalancent toujours les asymétries politiques ; la générosité est notre terreau poétique. Nous nous déplaçons en groove pour ne pas nous briser. Nous citons nos sources et les préservons. Nous opérons dans la continuité depuis l’ancestralité.
À revers du romantisme, dans la rigueur de la vitalité, nos corps ont toujours embrassé avec beaucoup d’amour une performance transversale. Ici, dans cette conversation qui est la nôtre, je dois me situer face à vous qui me lisez, puisque nous parlons aussi de pédagogie, correct ?
Moi, Ana Pi, je suis issue d’une lignée créative qui produit étroitement tradition et improvisation à partir du vaste répertoire dansé et l’imaginaire de la Diaspora Noire. Je me positionne alors en tant qu’artiste « extemporaine » de la chorégraphie et de l’image, et vous ?
— …
— Enchantée !
En nous situant, nous établissons sincèrement les raisons de nos contenus. Entre la pédagogie et la performance, sans doute, l’aura des données précises que nous avons choisies s’installera à l’intérieur du travail ; elle sera chez elle, cette aura. Les informations posent la question de savoir si ce que nous décidons de promouvoir à travers nos professions est sain ou cynique, inaccessible ou perméable, mouvant ou intransigeant, ainsi de suite. Entre pédagogie et performance, sans doute, il existe de nombreuses questions et multiples sont les chemins manifestes.
Toute œuvre d’art nous apprend à la connaître au fur et à mesure qu’elle met en œuvre sa matérialité singulière, à l’intérieur de nous.
Atomic Joy, ma nouvelle pièce, sera créée en juin 2025, au Festival Rencontres chorégraphiques de Seine Saint Denis, et réunira huit jeunes interprètes, dont le répertoire de danses de rue est dense et versatile. Huit personnes sur scène ; oui, cette décision face au marché — en voie de précarisation — performe la ténacité, les pédagogies du collectif en tant que puissance. C’est aussi une dramaturgie, évidemment, mais il s’agit surtout de réapprendre et déployer une certaine persévérance sur scène : la répéter, la réparer, la ressemer. Si nous n’y accordons pas d’attention, le paysage chorégraphique n’aura plus rien d’une forêt et deviendra un jardin minimaliste peuplé de plantes en plastique.
Le numéro huit est, au travers d’Atomic Joy, une formalité, pour qu’en une même scène le regard puisse parcourir au moins neuf points de vue. Ce qui vibre déjà dans cette nouvelle œuvre, c’est la joie infime, tel est son titre. Cette joie qui, malgré nos épreuves, cultive une « playfulness », nous pousse toujours à jouer. L’interaction et l’enchantement pour célébrer notre relation mutuelle d’apprentissage, dans un équilibre dynamique qui, dans notre danse, repousse la violence épistémique et symbolique loin de la ronde.
J’ai aujourd’hui 38 ans, tandis que Noel Olson, Morgan Gregory et Sarah Boyd, avec qui j’ai créé ce premier essai new-yorkais, ont entre 19 et 23 ans. Je suis née à l’époque de la VHS, tandis que ces trois interprètes arrivent au monde avec les écrans tactiles des smartphones et la fibre optique. Au-delà de la technologie, le temps lui-même est un grand interprète, ou bien une brillante chorégraphe dont l’écriture défie nos corps et nos esprits dans cette friction des faits et des récits qui, au final, nous forment. Des faits et des récits qui, s’ils sont vécus de manière isolée, individualiste, peuvent générer de multiples ruptures dans notre communication en tant que collectif humain.
Dans la direction où ma ronde tourne, pour pouvoir poursuivre notre conversation et, plus encore, créer les meilleures possibilités de confluence et de relation entre pédagogie et performance, il est nécessaire de prêter attention à la transmission générationnelle de la connaissance. La relation de contact entre les histoires des gens à venir, ainsi que toutes les présences qui, dans les temps antérieurs, ont contribué à ce que nous pouvons faire et penser aujourd’hui. Convoquer les différentes générations en permanence c’est avoir l’humilité d’apprendre ce que le temps transmet.
Essayons de reprendre notre souffle un instant.
Alors, à partir de ma pratique en qualité de chorégraphe, sensible en mêmes proportions à la performance et à la pédagogie, les réflexions fondamentales que je relève ici pour nous sont :
- les savoirs situés
- la transmission générationnelle
- l’honnêteté poétique
- la nature des matériaux
Et en analysant cette liste, je sais que nous évoquons instantanément le mot « autonomie » dans toute sa complexité. Lorsque nous réfléchissons sur « Performance as Pedagogy » et précisément parce que nous nous trouvons à ce croisement, nous devons également savoir que nous ne déterminons en aucun cas la finalité, l’éthique d’une œuvre artistique, et encore moins ses qualités esthétiques. Nous sommes en effet absolument autonomes dans nos récits et nos frictions, nous sommes responsables de nos intentions.
La réflexion autour de « Performance as Pedagogy » est une puissance atomique. L’énergie où le plus infime noyau du travail sera exactement le plus expansif : où une œuvre commence réellement et où cette même œuvre ira, y compris dans ses déploiements.
Let’s keep rehearsing.
Texte originellement publié sur Réciprocités : Un Ocean de Part et d’Autre
Page 32, La Pédagogie comme Performance.
Publication dirigée par Noémie Solomon, Villa Albertine
https://villa-albertine.org/wp-content/uploads/2024/12/FR_Villa-Albertine_Reciprocities-.pdf
« Choreographing Transmission », une première phase de sa prochaine création Atomic Joy — AMANT Brooklyn / Fall 2024 https://www.amant.org/programs/425-choreographing-transmission